PDF Imprimer

La fin de l’Histoire  :  un capital aux jeunes

Après la crise des « subprimes » en 2008, les pays occidentaux sont à nouveau secoués par une crise financière qui résulte cette fois de l’ampleur des déficits publics et de leur niveau d’endettement. Les marchés financiers commençant à douter de leur solvabilité, la remise en ordre des comptes publics apparaît aujourd’hui comme un impératif absolu. Après des décennies de laxisme, la rigueur va donc s’imposer, non sans faire une victime : notre modèle social.

Qu’est ce que le modèle social ? C’est tout simplement, dans une société donnée, le mode de répartition des richesses et des revenus. C’est ce que, dans son livre « A Theory of Justice », le philosophe américain John Rawls appelait « the basic structure of society ». En langage d’informaticien, c’est le logiciel de partage des richesses et des revenus. En langage de sportif, c’est la règle du jeu !

Depuis plus de soixante ans, notre modèle social s’appuie sur trois piliers : l’économie de marché, qui assure la répartition des revenus primaires et la formation des patrimoines ; la redistribution des revenus qui corrige les inégalités inhérentes au fonctionnement de l’économie de marché en prélevant une partie des revenus des « privilégiés » pour les redistribuer aux « défavorisés » ; et enfin l’héritage qui permet la transmission héréditaire des patrimoines familiaux.

Pendant des décennies, ce modèle social a bien fonctionné. On lui doit l’extraordinaire démocratisation qu’a connue la société capitaliste au lendemain de la Seconde guerre mondiale.  Mais il traverse aujourd’hui une crise majeure.  Chacun des trois piliers du système est en effet miné par l’une ou l’autre des deux révolutions qui sont à l’œuvre au sein des sociétés humaines : la mondialisation et l’allongement spectaculaire de la durée de la vie.


L’économie de marché

Fondée sur la liberté des échanges et la loi de l’offre et de la demande, l’économie de marché assure la répartition des revenus, qu’il s’agisse des revenus du travail (salaires, honoraires) ou du capital (dividendes, loyers, intérêts). Elle assure également la formation des patrimoines, notamment par la création d’entreprises.

Parce qu’elle entraîne des inégalités excessives de fortune et de revenu, l’économie de marché, base du système capitaliste, est au cœur du gigantesque affrontement idéologique, politique, social, qui a opposé communistes et libéraux pendant deux siècles et qui se serait probablement terminé par la victoire du marxisme si, en pleine crise de 29, l’économiste anglais J.M. Keynes n’avait montré la route à suivre pour maîtriser l’économie, réguler la croissance et atténuer les inconvénients du système. Adopté par les pays capitalistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le dirigisme keynésien a permis d’assurer plusieurs décennies de croissance, de plein emploi et de prospérité.

Mais, après l’effondrement du bloc soviétique en 1989 et le ralliement des pays communistes au capitalisme et à l’économie de marché, la mondialisation accélérée de l’économie a changé la donne. Car dans ce nouvel univers mondialisé, largement ouvert à la concurrence de pays à bas salaires et à faible protection sociale, les recettes de Keynes ne suffisent plus. La croissance, l’emploi, le niveau des salaires, ne dépendent plus des Etats et de leur habileté à gérer la demande intérieure mais de la conjoncture internationale et de la compétitivité des entreprises sur un marché devenu mondial. Après des décennies de croissance et de plein emploi, les pays occidentaux doivent faire face aux délocalisations, à un chômage massif, à la stagnation quand ce n’est pas la baisse des salaires..… Quant à la politique économique, elle doit désormais donner la priorité à la baisse du coût du travail, compétitivité oblige ! Pour beaucoup de salariés, la mondialisation est synonyme de régression sociale, alors que pour le capital et les revenus du capital, c’est l’âge d’or ! Et les perspectives ne sont pas rassurantes : dans les prochaines décennies, ce sont deux ou trois milliards (!) de jeunes qui, dans les pays émergents, vont arriver sur le marché du travail, devenu mondial.


La redistribution des revenus

Ce sont les socialistes suédois qui, en 1932, ayant décidé de prendre leurs distances avec le marxisme et de s’accommoder du capitalisme, ont eu l’idée de corriger les inégalités qui en résultent par une audacieuse redistribution des revenus sous forme d’allocations diverses et de services sociaux gratuits. Adoptée au lendemain de la guerre, comme les idées de Keynes, par la plupart des pays capitalistes, la redistribution des revenus a permis d’amplifier les effets bénéfiques du plein emploi et de la hausse régulière des salaires. Elle a, avec la prospérité générale, largement contribué à la démocratisation de la société capitaliste et au déclin de l’idéologie marxiste.

A partir des années 90, la mondialisation ayant changé la donne économique et multiplié les problèmes sociaux (encore amplifiés par le vieillissement de la population et le déclin de l’institution familiale) la redistribution des revenus a joué son rôle d’amortisseur social, multipliant les aides aux ménages modestes, aux chômeurs en fin de droits, aux catégories sociales en difficulté, etc. Mais au prix d’une augmentation régulière de la fiscalité (en France les prélèvements obligatoires sont passés en vingt cinq ans de 30 à 45% du PIB). Et quand il n’a plus été possible d’augmenter la fiscalité, car cela freinait la croissance, l’Etat a commencé à emprunter, inaugurant une forme inédite de redistribution : la redistribution entre générations. Ce ne sont plus seulement les privilégiés qui sont appelés à financer les allocations versées aux défavorisés mais les générations futures ! Cette solution de facilité ayant été avalisée par l’ensemble de la classe politique, on a assisté à un emballement de l’endettement public. La dette de la France, négligeable en 1980, atteint aujourd’hui 1700 milliards. Quant aux intérêts de la dette, ils s’élèvent à 50 milliards et absorbent la quasi-totalité de l’impôt sur le revenu. On connaît la suite : les marchés financiers ayant sonné la fin de la partie, les Etats n’ont d’autre choix que le redressement des comptes publics, ce qui passera par une réduction des dépenses sociales et aggravera encore les inégalités.


L’héritage

Le troisième pilier de notre modèle social, l’héritage, est quant à lui confronté à une autre révolution, tout aussi considérable, qui est l’allongement de la durée de la vie. Celui-ci est spectaculaire : on vit 20 ans de plus aujourd’hui qu’en 1945, ce qui constitue un indéniable progrès mais bouleverse la répartition des richesses et des revenus. Dans les années 50, on héritait encore de ses parents entre 30 et 45 ans, c'est-à-dire à un âge où l’héritage contribue à l’entretien de la famille et à l’éducation des enfants. On hérite aujourd’hui à l’âge de la retraite ! Les jeunes générations sont désormais exclues de la transmission héréditaire des richesses et l’essentiel du patrimoine des ménages (comme des revenus du capital) est détenu par les plus de 65 ans ! Et ce n’est pas tout : du fait de l’allongement de la durée de la vie, les salariés, donc les jeunes, doivent supporter la charge d’un nombre toujours croissant de personnes âgées dont il faut financer les retraites et les dépenses de santé. Et là encore les perspectives ne sont pas rassurantes : l’allongement de la durée de la vie a toutes les chances de se poursuivre !


Une situation pré révolutionnaire

Le bilan de ce qui précède est sombre : alors que les deux piliers principaux de notre modèle social, à savoir l’économie de marché, aux prises avec la mondialisation, et l’héritage, détourné de son objet par le vieillissement de la population, entraînent une augmentation régulière des inégalités de richesse et de revenu, la distribution d’allocations, qui est supposée corriger ces inégalités, va devoir être réduite, rigueur oblige. Ce ne sont plus seulement deux mais les trois piliers du système qui vont contribuer au creusement des inégalités, entraînant un gonflement régulier des effectifs de la catégorie sociale la plus vulnérable et probablement déjà la plus nombreuse : celle qui ne possède aucun patrimoine (en dehors d’un livret d’épargne) et dont la condition matérielle repose sur un salaire modeste et quelques allocations.  Tel qu’il fonctionne aujourd’hui, notre modèle social nous entraîne dans un processus de paupérisation des classes moyennes ce qui, après des décennies de progrès social, représente une évolution lourde de dangers : les pays occidentaux sont entrés dans une période pré révolutionnaire. Il est donc urgent de changer ou de réformer notre modèle social.

Mais comment y parvenir ? Le monde entier s’étant rallié au capitalisme et à l’économie de marché, on ne voit guère comment changer de système économique. Il n’y a pas aujourd’hui d’alternative à l’économie de marché. Quant à l’héritage, c’est de toutes les institutions de la République celle qui bénéficie du plus large consensus. Qu’ils soient riches ou pauvres, jeunes ou vieux, de droite ou de gauche, les français considèrent qu’il est juste et normal de pouvoir transmettre ce qu’ils possèdent à leurs enfants et ceci dans des proportions qui dépassent 90%.  Même les sdf plébiscitent l’institution. Reste le troisième pilier, la distribution d’allocations, qui est à l’évidence le maillon faible du dispositif. En dépit de son ampleur, elle n’a réussi à éviter ni le creusement des inégalités, ni l’extension de la pauvreté et de la précarité. Ses effets pervers sont dénoncés depuis longtemps (assistanat, égalitarisme des revenus du travail, freinage de la croissance, fraudes en tous genres, démagogie et perversion de la vie politique). Et comme elle mène l’Etat et les générations futures à la ruine, il est urgent d’imaginer une autre manière de corriger les inégalités. Mais existe-t-il une solution de rechange à la redistribution des revenus ? Il y en a une en effet. C’est celle que propose le Midep : redistribuer le capital, en donnant un capital aux jeunes.


L’allotement du capital

Donner aux jeunes un capital de départ n’est pas une idée extravagante. Doter les enfants pour qu’ils puissent « s’installer » est depuis longtemps une pratique courante dans les familles fortunées et le temps n’est pas si lointain où, dans les communautés de village, chaque jeune couple recevait en se mariant un lot de terre dont il avait la jouissance sa vie durant et qui, en fin de vie, revenait à la collectivité. (La communauté de village, fondée sur l’allotement des terres, a été la cellule de base des grandes civilisations agraires -Chine, Celtes, Incas, etc.- et a survécu jusqu’aux temps modernes dans de nombreuses régions du monde : Le Mir russe concernait encore quinze millions de paysans à la veille de la Révolution d’Octobre). En proposant de donner un capital aux jeunes, par exemple 50.000 euros à 28 ans sous forme d’une avance sur héritage que chacun rembourserait le jour où il hériterait, le Midep propose tout simplement de rétablir l’antique usage de l’allotement en l’adaptant à la société et à l’économie actuelles.

Le principal mérite de l’instauration d’un capital de départ pour les jeunes serait de doter notre modèle social d’un puissant mécanisme de réduction des inégalités. Pour les jeunes d’origine modeste et peu qualifiés, les plus menacés par l’évolution des choses, ces 50.000 euros (100.000 par ménage) représenteraient l’équivalent du capital qu’ils peuvent espérer économiser leur vie durant et leur apporteraient un supplément de revenu non négligeable, ne serait-ce qu’en leur permettant de devenir propriétaire et de faire l’économie d’un loyer. Le capital de départ serait donc une réponse efficace et immédiate aux conséquences économiques de la mondialisation d’une part, de la concentration croissante du capital entre les mains des personnes âgées d’autre part.

Cette petite révolution entraînerait évidemment une redéfinition du rôle de l’Etat en matière sociale, redéfinition dont on peut imaginer les grandes lignes. Les assurances sociales, qui sont financées par les cotisations des assurés et ne relèvent donc pas de la redistribution des revenus, seraient maintenues et continueraient de protéger les individus contre la maladie, le chômage, la vieillesse. Seraient également maintenues les aides à la famille (allocations familiales), à l’enfance, aux handicapés, etc. mais seraient supprimées, pour les bénéficiaires du capital de départ, les allocations faisant double emploi avec celui-ci, comme par exemple l’aide au logement. La redistribution des revenus ne serait donc pas supprimée mais sensiblement allégée). Seraient également supprimées, car devenues sans objet, les aides à la construction de logements sociaux ou locatifs.

Sur le plan économique, les conséquences de la mise en œuvre du capital de départ seraient largement positives. Ce sont celles que l’on peut attendre d’un transfert massif et récurrent de capital (et du revenu qui en découle) en faveur des jeunes. Les secteurs directement concernés seraient le bâtiment et l’équipement du logement, gros pourvoyeurs d’emplois (un jeune sur deux utiliserait son capital pour faire l’acquisition d’un logement). On peut aussi imaginer que l’instauration du capital de départ serait mise à profit pour assouplir le code du travail dont la rigidité actuelle est une des causes importantes du chômage. La reprise de la croissance et une plus grande flexibilité du marché du travail favoriseraient le retour progressif au plein emploi, ce qui est le plus grand service que l’on puisse rendre aux salariés.

Enfin, l’instauration d’un capital de départ sous la forme évoquée ci-dessus (avance sur héritage donc remboursable) créerait les conditions permettant de rééquilibrer rapidement les finances publiques. C’est ce que montre l’étude du Midep consacrée au financement du capital de départ (disponible sur son site internet) : celui-ci pouvant être assuré, dans le cas de la France, par un impôt de 0,25% (diminuant par la suite de 2% par an) sur l’ensemble du patrimoine des ménages (11.000 milliards) directement affecté à l’organisme de crédit responsable de la mise en œuvre du système, les économies réalisées en matière de dépenses sociales et de politique du logement ainsi que les recettes fiscales supplémentaires résultant de la reprise de la croissance, seraient intégralement consacrées à la réduction du déficit budgétaire. Le Midep estime que le retour à l’équilibre des finances publiques pourrait être réalisé en trois ans seulement. Dès la quatrième année, on entrerait dans le cercle vertueux des excédents budgétaires, du désendettement, de la baisse du coût de la dette (50 milliards !) et de la baisse des impôts…..

Face à la crise financière et sociale qui menace les pays occidentaux, l’instauration d’un capital de départ pour les jeunes apparaît comme le seul moyen de reprendre le chemin du progrès social et de sortir du dilemme auquel ces pays sont confrontés : multiplier les plans de rigueur et risquer l’explosion sociale, laisser croître l’endettement et risquer la banqueroute. Vingt ans à

peine après le ralliement des pays communistes au capitalisme et à l’économie de marché, ralliement qui avait été salué à l’époque par Francis Fukuyama comme « la Fin de l’Histoire », cette crise des pays occidentaux vient nous rappeler que l’Histoire est loin d’être terminée. Certes, le capitalisme a conquis le monde, mais la « question sociale » qu’il pose depuis plus de deux siècles, à savoir les inégalités excessives de richesse et de revenu, n’a toujours pas de réponse. Or il faudra bien lui en trouver une. Le communisme ayant échoué, la redistribution des revenus ayant elle aussi échoué, reste la seule voie qui n’ait pas encore été explorée : redistribuer le capital, ce qui peut être aisément réalisé en donnant un capital aux jeunes. Si cette réponse est la bonne et si elle permet de doter le capitalisme d’une règle du jeu équitable et bénéficiant d’un large consensus, ce sera çà la fin de l’Histoire !

 

Août 2011



.